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Le Chant de l’Être ou l’accompagnement des mues intérieures

Par Benjamin Grenard, le 1er mars 2019

En 1994 paraît, chez Albin Michel, le Chant de l’Être de Serge Wilfart. Un livre qui fera date pour cette méthode qui, autant qu’une nouvelle pédagogie de la voix, consiste à laisser émerger celle-ci de notre être profond. Véritable cheminement pour toucher au cœur de soi, la pratique du Souffle-Voix, accessible à tous, accompagne très bien les mues intérieures.

Le Chant de l'être - Serge Wilfart

Au point de départ du Souffle-Voix, une remise en cause. Dans les années 1970, Serge Wilfart perd sa voix en chantant ténor léger. Convaincu que l’harmonie existe en chacun, il se lance à la recherche de la voix que la nature lui a donnée et met au point sa méthode pour revenir au chant de son corps : passer de la voix que nous avons, à la voix que nous sommes, pour paraphraser Dürckheim.

Le bouleversement est de taille : il passe de ténor léger à ténor wagnérien, deux registres vocaux on ne peut plus opposés par leur format, et peut désormais s’appuyer sur une voix solide, surpuissante, d’un brillant incroyable avec une facilité déconcertante. A l’opéra, les rôles écrits pour l’un ou l’autre registre ne sont pas du tout les mêmes. Il s’agit d’une profonde et étonnante transformation quand on connaît le monde lyrique.

Les effet pourraient s’arrêter là, mais il n’en est rien, aussi bien chez Wilfart que chez ses élèves. Les corps changent, les trajectoires de vie s’affirment ou prennent une tournure radicalement autre. Conçu à l’origine pour chanter, le Souffle-Voix évolue pour s’imposer comme une discipline énergétique accessible à tous. La plupart des pratiquants viennent aujourd’hui sans être chanteur ni même savoir chanter, car l’approche leur convient tout aussi bien. En retrouvant l’instrument et en vibrant de manière différente, l’authenticité de chacun se manifeste, un mieux-être s’installe et des portes s’ouvrent. Par les transformations qu’il engendre, le Souffle-Voix rivalise de pertinence avec les disciplines énergétiques les plus réputées. Pour beaucoup, il se situe à la croisée des mondes lyriques et initiatiques. Certains le vivent même comme une thérapie par la voix, par le chant. Mais Serge Wilfart n’a jamais revendiqué cet aspect.

Le chant de l’Être expose les ressorts de cette aventure du souffle et de la voix et en précise les contours techniques. Livre remarquablement bien écrit – si bien que même les néophytes en chant y trouvent leur compte – il continue d’interpeller ; de nombreuses personnes viennent encore aujourd’hui à la pratique après l’avoir lu.

Un travail sur l’être par la voix

En tant que tel, le Souffle-Voix – ou pneumaphonie – est un chemin extrêmement précis de respiration, de voix, de chant. Plus qu’un travail sur la Voix, il est un travail sur l’être par la Voix. Dans son enseignement oral, Serge Wilfart parle de « méthode », cherchant à rationaliser un maximum sa découverte auprès de tout un chacun. Je préfère quant à moi parler d’approche. Le mot « méthode » est aujourd’hui connoté comme un chemin balisé de A à Z qui dispenserait d’avoir à sentir. Or, l’approche qu’il a mise au point est tout autant rationnelle qu’intuitive.

nautile nombre d'or chant de l'être
Un nautile coupé en deux aux proportions dorées – image par Chris 73

Serge Wilfart fait également souvent le parallèle avec les ouvriers compagnons, la statutaire grecque ou encore le nombre d’or que l’on retrouve dans la nature. Le Souffle-Voix est de fait sous-tendu par une recherche d’harmonie, quitte à passer par une pierre brute que l’on taille. Pour le pneumaphoniste, il y a des règles à respecter qui supposent des connaissances et, plus encore, un sens inné de la géométrie : la voix d’une basse n’est pas celle d’un ténor, le corps doit tendre vers certaines proportions, un ancrage, une verticalité….

En même temps, les aspects intuitifs sont aussi essentiels dans la mise en œuvre : le pneumaphoniste, tout attelé à sa tâche, est entièrement dans l’instant présent, absorbé comme le serait un sculpteur sentant comment son ouvrage prend vie au fur à mesure dans la matière. Tout l’art du Souffle-Voix consiste cependant, à un moment donné, à ce que le pratiquant lui-même soit tout autant absorbé par l’instant présent et prenne les rênes de l’expérience. Le Souffle-Voix, interpelle, sollicite, émeut, questionne, bouleverse, structure, transporte… échoue aussi, parfois. On aurait tort de considérer cette discipline comme la panacée, mais elle laisse rarement indifférent.

Dans son enseignement oral, Serge Wifart critique souvent le yoga ; en réalité celle-ci vise davantage des adeptes du yoga qui ne savent pas respirer, plus que la discipline en tant quel telle. Car, ne lui en déplaise, le Souffle-Voix a indéniablement certains aspects yoguiques : au-delà de l’union entre le corps et l’esprit, le hatha-yoga s’appuie aussi sur une recherche du parangon corporel : il s’agit de deux disciplines très structurantes, à la recherche d’un alignement.

De l’harmonie au dépouillement de soi

Un bon pneumaphoniste a constamment à l’esprit tous ces aspects. Et en même temps, selon mon point de vue, cette recherche de structuration ou d’harmonie compose, au fur et à mesure de la pratique, un horizon aussi tangible qu’impalpable : à mesure que ce but approche, il ne cesse de se dérober pour révéler une autre facette du travail. Le processus qui a les caractéristiques d’ un déploiement de l’individu – au sens premier du terme, « que l’on ne peut pas diviser » – relève tout autant, sur un autre plan, d’un authentique dépouillement.

Il s’agit d’une approche qui accompagne très bien les mues intérieures, pour toucher au noyau de l’être. Enlever couche par couche pour que le pratiquant et l’acte de chanter soient une seule et même chose, un seul et même élan. Lorsqu’on touche cette énergie en utilisant la voix parlée, le son sidère par son authenticité, les mots eux-mêmes diffèrent. La vibration de l’être n’est plus celle du personnage habituel.

On rapproche souvent le Souffle-Voix du livre d’Herrigel Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc. Les parallèles sont fort nombreux avec beaucoup de disciplines. Mais qu’importent-ils quand on touche à l’âme de cette approche ? Parfois, c’est comme si l’étincelle du divin jaillissait du silex humain. D’autres fois, comme si, après une traversée tumultueuse, une porte vers la réconciliation avec soi s’entrouvrait. En soi, ces instants de Voix et plus encore, de Souffle, de présence, peuvent suffire à dire l’essentiel et à réveiller l’appétence naturelle de tout être humain à la poésie.

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